Denis Bogros
(1927-2005)

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De la tribu à la commune
Essai sur les Ouled Sidi Yahia ben Taleb

(1958)

Avertissement

Les études qui sont présentées dans les textes qui suivent, ont été faites et écrites il y a plus de quarante ans. La rediffusion de cet essai est faite à la demande d'un ami universitaire, qui était alors jeune étudiant stagiaire dans la section administrative d'El Meridj - Arrondissement de Clairefontaine (El. Aouinet) département de Bône - Algérie -France.

L'auteur, jeune officier de cavalerie, détaché au Ministère de l'Intérieur (l'Algérie était en France) avait déjà participé à deux campagnes de décolonisation : en Indochine et au Maroc. Le plus souvent aux avant-postes, sauf quelques mois comme "aide de camp" du général chef de l'Armée nationale du Vietnam (en 1953-1954), il fit son expérience et, si l'on peut dire, ses études d'administrateur sur le tas !
En effet, à Saint Cyr et à Saumur on ne prépare pas les élèves à l'administration des populations colonisées ; il faut des guerres pour que l'on confie cette mission aux officiers ! (telle est la République). Aussi : ayant tout à apprendre, tout à découvrir, tout en combattant par les armes l'ennemi désigné par le Gouvernement. Ayant à convaincre à la fois ses supérieurs (souvent des civils), ses collaborateurs et ses soldats du bien-fondé de ses décisions et de ses engagements dans l'action ...

L'auteur a écrit ce mémoire dans un contexte qui explique, sans doute son style agressif ; bien loin de la sérénité et de la neutralité demandées par l'Université. Il doit en convenir. Et il doit savoir gré au général RONDOT, directeur du "Centre des hautes études administratives sur l'Afrique et l'Asie modernes" (rue du four à Paris VIe) qui, malgré tout, a bien voulu accorder de la valeur à sa thèse et l'accueillir auprès de lui pour un stage universitaire - qu'il en soit remercié.

Avec ce document, les lecteurs éventuels, aborderont la question algérienne, sous un angle oublié, sinon délibérément occulté de nos jours. En effet, les publications qui traitent des dernières années de la colonisation française en Algérie, limitent en général leur angle d'observation à la politique intérieure et internationale. Ils confondent le plus souvent la "question algérienne" avec la "guerre d'Algérie".

Ce faisant, ils oublient le peuple algérien des campagnes profondes de ces territoires immenses. A la limite ils confondent l'Algérie avec Alger. Ils ignorent les nombreux groupes sociaux et les nombreuses collectivités régionales qui forment la masse de ce peuple !

C'est pourquoi, tournant le dos à ces pratiques globalisantes, nous osons parler de la vieille "tribu" des Ouled Sidi Yahia ben Taleb, divisée par la colonisation en "Douars communes" puis partagée en "communes". Celles d'El Meridj et d'Aïn Zerga existent encore de nos jours (Willaya de Tebessa) dirigées par des A.C.P. : Assemblées Communales Populaires.

Vichy le 29 février 2000.




PRÉAMBULE

Affecté en novembre 1956 au Commandement de la S.A.S. d'El Meridj, à mi-­chemin de l'Ouenza Montagne de Fer, et du Kouif Montagne de Phosphate ; sur la frontière Franco-Tunisienne face à la Table de Jugurtha d'où le soleil vient désormais me réveiller chaque matin. Je reçus la mission de reprendre en main la population musulmane de cette circonscription. Dans un deuxième "bond" la mission consistait à la conduire à la démocratie communale ... à vrai dire la démocratie tout court. Car la commune n'est-elle pas la cellule de base de la société démocratique ... Venant des Affaires Indigènes du Maroc, j'avais quitté depuis peu de mois, dans la Montagne des Montagnes de cet empire du couchant, les tribus berbères de la Hansalia. J'y avais découvert un jour - à Zaouia Ahansal - un sociologue anglais de l'université de Londres, étudiant les règles de vie de cette société tribale "la plus pure du monde" m'apprit-il. Je dois en convenir, je l'ignorais, comme mes compatriotes ; la géographie m'était étrangère... que dire alors de l'ethnologie. Mais pratiquant cette administration "à cheval" par monts et par vaux, avec archives dans les fontes, j'avais appris à apprécier cette société berbère Masmouda hiérarchisée, organisée, policée.

Je me souviendrai longtemps de ces merveilleux et magnifiques AÏT Bougemez, agriculteurs de haute montagne, ces inquiétants Ait abdi pasteurs poussant leurs troupeaux sur ce Koucer fantastique de canyons, de panthères, et de truites vers 3 000 mètres d'altitude ... Au fait de cet Atlas central d'où l'on dominait le Maroc : à l'ouest le Tadla, à l'est le Oussiki et le Dades T odra.

Et je me souviendrai surtout longtemps de l'autorité que je détenais sur cette population, grâce à la pureté, à la rigidité et à la vivacité de la hiérarchie tribale. Simple adjoint stagiaire, coiffé du képi bleu ciel, et, chevauchant avec 2 Mokhaznis au bournous bleu roy je me sentais en possession d'une autorité absolue, car les chefs et ijemaean me reconnaissaient comme seul représentant du pouvoir central "ce Makhzen" mieux connu que le Sôltan, (le détenteur de la Sôlta : délégation de la souveraineté !).

Cette expérience me permit plus tard d'utiles réflexions. En effet, transporté en quelques jours à deux milliers de kms, de là vers l'Est je me retrouvais seul, chef d'un bureau des Affaires Algériennes, à la tête d'une circonscription de 11 000 habitants, dans un pays en rébellion, c'est à dire très exactement avec un bureau et une chaise, une liste de vingt noms ... et même un garde champêtre ! ! ! Depuis des mois le Bachagha avait abandonné son poste. Depuis longtemps il avait abandonné sa mission.

Des Ouled Sidi Yahia ben Taleb du Douar El Meridj que j'avais mission de reprendre en main, je ne savais strictement qu'une chose qu'ils descendaient de ce Yahia fils de Taleb, enterré à 3 km au nord d'El Merid où je m'installai.

Durant des mois, aidé de mon adjoint, qui lui aussi avait observé les grandes tribus du Maroc, et du Sud, nous cherchâmes, jour après jour, échec après échec a retrouver la tribu et ses cadres que nous pensions cachés sous la tourmente révolutionnaire. Disons le aussi, déception après déception : nous cherchâmes les chefs des fractions et nous ne trouvâmes que des "Kébar" sans autorité, simples estafettes apeurées de l'administration. Nous cherchâmes la jemaa cette institution la plus concrète de la société berbère-arabe du Maghreb, et nous ne trouvâmes qu'une simple assemblée de fantoches, pâle imitation sans pouvoir de nos conseillers municipaux. J'allai jusqu'à Tébessa chercher ce "Bachagha" au nom illustre, et je ne trouvai qu'un vieillard obèse, déguisé en caïd craignant non de perdre son commandement, mais sa solde ... Je compris vite que cette institution expirante (et honnie, je l'appris plus tard) n'avait rien à voir avec celle que j'avais connue, ni même avec ce qu'elle avait été du temps des bureaux arabes. Je n'avais devant moi que sa caricature drapée dans un burnous seul vestige de ce qui fut le signe de l'autorité.

Alors je dus me rendre à l'évidence. Qu'est-ce qu'une population sans chefs, sans assemblées, et sans cadres ? sinon une population désencadrée.

La tribu des Ouled Sidi Yahia ben Taleb n'existait plus, sinon dans les archives des bureaux arabes. Ce n'était comme tant d'autres, qu'un de ces poncifs chers au Français, qui en émaillent leurs rapports et leurs dissertations, et qui en retour leur cachent la réalité concrète. Il n'y avait plus d'Ouled Sidi Yahia - il n'y avait en fait, et maintenant l'évidence me frappait, je n'avais devant moi que ce que j'appelais d'emblée : un prolétariat rural. J'avais devant moi une société traditionnelle "désintégrée" au contact de notre société et du monde en mouvement qu'elle lui a fait découvrir.

J'abordais ainsi par un chemin bien peu fréquenté, le "Problème Algérien" dont beaucoup disent qu'il est d'ordre politique, les autres d'ordres militaires, voire policier... Ne serait-il pas d'abord, et avant tout d'ordre sociologique car le phénomène de base n'est-il pas l'existence de ce prolétariat et nul n'ignore de nos jours les possibilités explosives de ce milieu, aux mains de cadres qui l'organisent, car "that is the question" !

Mon objet est moins ambitieux que l'étude de cette question et je n'ai pas l'intention de définir les lignes d'une "solution", j'applique et je fais coller au réel celle du Parlement. Mais je voudrais tenter de tracer le processus de "détribalisation" chez les Ouled Sidi Yahia, puis d'imaginer les chances de la démocratie communale que nous tentons d'instaurer.



1ère Partie

A LA RECHERCHE DES OULED SIDI YAHIA
ou
DE LA FORMATION D'UNE TRIBU

LE PAYS

Le pays des Ouled Sidi Yahia ben Taleb est situé sur la frontière Franco-­Tunisienne, dans les départements de Bone et de Batna, au Nord de Tébessa. Il s'étend le long de la frontière de l'Ouenza au Kouif et d'Est en Ouest d'El Meridj, les prairies, à l'oued Meskiana en passant par l'oued Chabro de triste mémoire "Chrèb u rôh : bois et va-t-en". Le territoire de cette tribu est constitué d'un plateau élevé (600 m) surmonté de nombreux massifs montagneux importants : son "poitrail" le "Dir" culmine à 1 472 m. Son "coeur" le "Guelb" à 1 139 m. Il reçoit une moyenne de 400 mm de pluie par an, et c'est pourquoi, bien que ses terrains soient trop souvent imperméables, c'est un pays de sources, de forêts, d'étendues herbeuses, et de cultures extensives. Sous l'angle de la climatologie et de la géographie, c'est le trait d'union entre la steppe à moutons du Sud, et les prairies à bovins de Souk Ahras ; contenant en outre sous son sol des richesses minières multiples et importantes : fer - plomb - phosphates. Le pays des Ouled Sidi Yahia ben Taleb pourrait être qualifié aujourd'hui de riche, sinon de plantureux. Car en dehors de ses minerais célèbres, ses moutons d'El Meridj sont recherchés, ses chevaux sont réputés et son Dir donne les orges les meilleures et les plus abondantes de l'Est.

LES ROMAINS

Le nombre étonnant des vestiges de cultures et de villages romains que l'on rencontre sur le plateau, et dans les montagnes, parmi lesquels des Oliveraies qui ont résisté aux temps et aux nomades, montre que ce pays dût être plantureux autrefois. Du temps sans doute, où sous Auguste, il faisait partie de l'Africa Nova, une des quatre provinces africaines. Quand, déjà région frontière, la IIIe légion "Augusta" s'installait à Théveste avec 8 000 homme de troupe, dix cohortes et 22 escadrons (?) pour protéger la contrée contre les Gétule.

Du temps aussi où Claude régnant, il réorganisait ses possessions africaines. C'était en 42 après J.-C. La partie septentrionale du Cercle de Tébessa continue à faire partie de la Numidie et se couvre de colonies latines semblables à ces loca-opulentissima, que décrit Salluste dans sa "Guerre de Jugurtha", de villes et de châteaux dans lesquels l'armée romaine, mettant en valeur le sol, après l'avoir conquis, se procure des provisions en abondance." (extrait de Tébessa du Lt. des AI, P. Castel, 1903).

Ainsi sous Bocchus et Jugurtha, rois berbères, Auguste et Claude, empereurs romains, le pays fut cette Numidie romaine célèbre, qui rattachée à l'Empire d'Occident en 303 fut désolée par les luttes religieuses des Donatistes et gouvernés par le Comte d'Afrique Boniface, qui l'a céda à Genseric, chef des Vandales. En 525 Belisaire le conquit pour Justinien empereur de Byzance ? Cette Numidie dont l'histoire romaine, chrétienne et byzantine, n'est pas toute l'histoire, car il faudrait conter les luttes permanentes qu'elle soutint contre les tribus autochtones : les Gétules et plus tard les Maures, qu'un moment même y eurent la suprématie ...

LES ARABES

Mais les Arabes vinrent... C'est en 647 qu'une armée de 20 000 Musulmans, commandée par Abdallah ben Djafar se dirigea vers l'Afrique byzantine. Ils atteignirent Bir el Ater (appelé aussi Bir el Kahena) et s'en retournèrent. « Ils quittèrent le pays et ils désignèrent du nom de Berbères les indigènes du pays qu'ils venaient d'envahir ». (Flatters, cité par Castel). Mais en 681, Sidi Okba ben Nafa, entreprend la conquête de la Berberie. Parti de Kairouan, il investit Theveste. Nous ne résistons pas au désir de rapporter, relatée par Feraud la bataille de Theveste, qui marqua la fin de l'Afrique romaine, berbère et chrétienne. Dès que cette grande cité est aperçue dans le lointain, l'air retentit de cris de joie, et les troupes s'avancent, tenant en mains leurs bannières déployées. L'armée de Théveste sort de l'enceinte de la ville, les guerriers des environs sont mis sur pied, et bientôt ces forces chrétiennes, s'élèvant à 100 000 combattants, sont rangées dans la plaine. Les arabes ont à leur tête des généraux déjà célèbres !

En apercevant au loin les bannières du "Christ" portées par des hommes tout bardés de fer, dont « les chevaux n'ont point de jambes et dont l'éclat de l'armure ne permet point de distinguer le guerrier de son casque, de sa cuirasse ou de la lame de son sabre ». Les Musulmans ont un moment de frayeur, mais sautant à cheval, ils se portent au-devant de l'armée de Théveste. Tout d'abord les escadrons arabes sont "ébranlés comme les rochers d'un torrent, par le choc d'une première rencontre ... et la Croix pénètre dans les escadrons de l'Islam" bientôt la victoire désigne ses élus "après avoir broyé 5 000 cavaliers africains, comme la meule fait du grain". L'armée de Sidi Okba reste maîtresse du champ de bataille et l'ennemi est taillé en pièces aux cris de "Allah Al Akbar ... Dieu est le plus grand ... " Quelques jours après Théveste assiégée tombait par trahison. Le premier converti à l'Islam, chambellan du roi, ouvrit la porte où Soliman entra à la tête de 1 000 cavaliers. Cette porte s'appelle encore de nos jours la porte de Salomon "la Théveste romaine devenait la Tebessa musulmane".

Remarques - (Cette relation de Castel par Feraud, lui-même inspiré d'lbn Kaldoun est d'après son auteur même, vraisemblablement légendaire. Certains prétendent qu'à cette époque Théveste était inhabitée et en ruines). Toutefois, elle est de taille, à notre sens pour servir de transition à deux si grandes époques : la Romaine et l'Arabe.

Le Royaume CHABBI

L'histoire de notre pays, sous la domination arabe, est très confuse. Il subit comme le reste de l'Ifrikya l'invasion Hihalienne (l'oued "Halaï" en fait foi), il fit vaguement partie de l'empire Almohade, il subit des dynasties locales (les Hafsites). Nous sommes au 14e siècle, et rien ni personne ne fait encore état d'une tribu arabe installée au Nord de Tebessa. Ibn Khaldoun nous parle de la race berbère des Houara, comprenant les nouvelles tribus arabisées des Nemencha et Hanencha. Il les décrit ainsi : "Il se trouve des Houara sur les plateaux depuis Tebessa jusqu'à Béja. Ils y vivent en nomades et sont comptés au nombre des Arabes pasteurs de la tribu des Soleim, auxquels du reste, ils se sont assimilés par le langage et l'habillement. Ils ont oublié leur dialecte berbère pour apprendre la langue plus élégante des Arabes ... A l'Est, campent les Hanencha dont les Seigneurs ont leur château fort au Kalaat es Snam, et qui pratiquent le culte de Moïse (sic). La principale de leurs tribus est celle des Chabbia (Sakiet Sidi Youssef), leurs campements préférés se trouvent au pied du Mont Dir, et ils ont :"une grande prédilection pour Ain Chabrou et la plantureuse vallée de la Meskiana, à proximité de Tébessa ; c'est là, du reste, qu'ils installèrent les Dreid (?), garde-frontière de leur Chérif, qui fondèrent le village de Oukous" (Youks = actuellement source thermale). Vers 1570 les Turcs tentèrent d'étendre leur souveraineté sur le royaume Chabbi et c'est à l'occasion des avatards de cette lutte où interfèrent les Beys de Tunis et d'Alger que l'Histoire fait état pour la première fois de nos : Ouled Sidi Yahia Ben Taleb. En 1729 Oukous est totalement détruit par les Turcs : "Malgré le concours dévoué que leur fournissent les Ouled Sidi Yahia Ben Taleb".

Les Yahiaoua . Qui sont ces Ouled Sidi Yahia.Ben Taleb ?

Historiquement ils apparaissent comme les vassaux des Hanencha qui s'approprièrent les meilleures terres des suzerains, le Dir et les vallées de l'Horihir, du Chabrou et de la Meskiana. Sous l'angle de l'ethnologie, ils apparaissent comme une tribu qui s'est créée des souches locales " par l'agglomération d'éléments divers réunis sous le nom d'un Marabout local" (Castel). Nous pouvons donc penser, ce qui était à prévoir, que nous avions affaire à une tribu de souche Berbère-Arabe. Le fait a été nié cependant par les premiers administrateurs de la "commune mixte" de Tébessa, puis de Morsott. Par exemple le 8 juillet 1881, Monsieur Saar, administrateur commissaire délimitateur pour les opérations des Sénatus consulte écrivait : "La population appartient exclusivement à la race arabe ... " (Rapport d'ensemble sur la délimitation des douars). Cette assertion répercutée de décades en décades, n'est combattue qu'en 1951 sous la plume d'un administrateur principal qui écrit dans sa monographie de la commune mixte "la population de la commune mixte de Morsott est constituée par un élément autochtone, de race arabe-berbère". Nous avons insisté sur ce point car encore aujourd'hui où beaucoup de gens se penchent sur la "question", on entend dire trop d'énormités.

Quant à la légende, elle nous apprend que la tribu descend d'un Chérif de Fès (Rapport d'ensemble sur les opérations de délimitation 1888, Tebessa - Castel). C'était au l 5e siècle. Ce chérif se rendait en pèlerinage à la Mecque, avec sa femme enceinte. Celle-ci ne put continuer sa route et le chérif la laissa aux bons soins de Sidi Bughanem marabout habitant la montagne du Dir pour les uns, la Tunisie près de la frontière dans l'actuelle tribu des Ouled Bu Khanem pour les autres. (Les deux lieux dits existant à l'heure actuelle). Le Chérif continua seul son pèlerinage, dont il ne revint pas.

D'après certains auteurs, cette étrangère aurait mis au monde des enfants Taleb et Moumen, qui se seraient fixés dans le pays et auraient servi de souches aux tribus actuelles de Ouled Moumen et des Ouled Sidi Yahia ben Taleb ? D'après d'autres, au contraire, cette femme n'aurait enfanté qu'un fils Ali dit El Mouelle (de Ma Ouella chi (?) "qui n'est pas revenu"). L'avis du descendant officiel de Mouella, - gardien des tombeaux de Sidi Yahia en 1958 - les choses se seraient passées avec quelques différences sur la version officielle. (avis que l'auteur de cet essai a recueilli).

Son ancêtre le Marocain (dont il ne dit pas qu'il était Chérif), connaissait mal sa religion, et c'est Sidi Bughanem, Saint homme savant en droit qui lui apprit qu'en aucune façon une femme grosse ne pouvait pénétrer sur le territoire sacré de la Mecque. C'est pourquoi le pélerin décida de confier son épouse et ses espoirs au saint homme. En le quittant il lui donna comme recommandation : "Si elle enfante d'une fille appelle la comme tu veux ; si elle enfante d'un garçon appelle le el Mouella" - et l'interprétation de ce nom prend alors un sens bien différent. Ce serait le participe passé du verbe oulli : revenir - et le sens serait : "celui qui est revenu (sur sa décision) - celui qui n'a pas donné suite à sa décision d'effectuer le pèlerinage". Car notre Marocain devait être un bon gros paysan qui avait pensé faire faire le pèlerinage à son fils dans le ventre de sa mère ; c'était astucieux et économique, même sur le plan du salut éternel...

Quoi qu'il en soit un Ali el Mouella naquit donc au l5e siècle, dans le Dir pour les uns, en Tunisie pour les autres. Il eut un fils Ammar qui eut deux enfants Ali et Mohammed, dont la descendance est actuellement en Tunisie près de Tadjerouine. Ali eut un fils Taleb. Celui-ci Saint Homme comme ses ascendants s'installa sur l'oued Horri hir, et mourut à l'endroit où s'élève actuellement la Koubba de Sidi Taleb (près d'Heinchir el Hadid), son fils Yahia se fit remarquer non seulement par sa sainteté mais aussi par sa science, bien reçu par les Hanencha, il donna un nouvel essor à la Zouia de Sidi Bughanem. Il mourut vénéré, et fut enterré près du Foum el Meridj, à l'endroit où s'élève la Koubba de Sidi Yahia. Lieu saint de la Tribu. Il laissa cinq enfants mâles : Ammor, Bou Becker, Brahim, Bou Ghanem et Madjoub, d'où sont issues les familles nobles de la tribu : les Ouled Hamsa - Les Ouled Hamouda - Les Nouassis - Les Ouled Bughanem ben Yahia - Les Mehajbuia - familles qui forment la fraction des Ouled Muellah. Elles choisirent de se désigner par le nom du premier ancêtre, pour se différencier des autres clans, qui avec elles forment les Ouled Sidi Yahia (cf. arbre généalogique).

En effet autour de la famille du Saint s'agglomérèrent des éléments hétérogènes. C'est un processus assez connu de formation du cadre tribal, que l'association à une famille sainte ; nous avions déjà observé le même phénomène à la fameuse Zaouia Ahansal, dans l'Atlas Marocain. Car cette famille offre en effet, à ses clients, différents avantages très appréciables. Dans une société religieuse et bigote comme celle de l'Islam, elle apporte un peu de baraka et de bonne conscience, et l'exemption des impôts. Et puis le Saint, est le plus souvent une forte personnalité qui sait rassembler les énergies. C'est ainsi que du boucher de Sidi Yahia, Mareg est issue la fraction des Meghasa.

Un nègre Marsoug engendra les Merazga (dont la descendance a fait un des enfants de Sidi Y ahia - (cf arbre généalogique). Un chergui : Brick, les Ouled Brick. Un autre : Abdouni, les Abadna. Enfin des fractions entières se rangèrent dans la tribu, au fur et à mesure du développement de sa puissance, et peut-être de l'abaissement correspondant des Hanencha. Du Tell vinrent les Ourfellah . Des Ouled Bellil (Aumale) les Blalla. Des Tribus tunisiennes : les Fraichiches, les Touabiya, les Brida, et les Khenafsa.  Du Keff (Hakim) vinrent les Harassiya et les Maalim et d'autres encore. Nous avons remarqué que ces dernières fractions ne se réclament jamais de l'ancêtre Sidi Yahia. En général, leur généalogie s'arrête à un marabout qui a son "mzara" sur le territoire ; tel Mohamed l'azrag, ancêtre des Haraissiya (cf. arbre généalogique).

Ainsi donc, la tribu des Ouled Sidi Yahia se forme entre le 15ème et le 18ème siècle, au sein du royaume Chabbi (Hanencha) autour de la Zaouia de Sidi Yahia ben Taleb. Cette tribu qui eut son origine à El Meridj, où s'était installée la Zaouia, s'étendit jusqu'à occuper les terres les plus riches et les plus convoitées, le Dir. Pour ce faire, elle usa de son influence religieuse, de la transaction et parfois de la force. Les Chabbia en partant cédèrent soit gratuitement, soit à prix d'argent leurs droits aux Ouled Sidi Yahia, qui occupèrent alors le pays, conjointement avec les Ouled Yacoub. Ils devinrent bientôt assez puissants pour se rendre complètement maîtres du Dir, soit par la force soit par transaction. De ces hauteurs les "envahisseurs" inondèrent bientôt tout le pays, avec d'autant plus de profit qu'ils étaient exempts d'impôts en raison de leur origine religieuse. (Menestrey 1888). C'est ainsi que se créa cette tribu de pasteurs de moutons, nomadisant sur les plateaux alentours du Djebel Dir, centre et refuge de la tribu, pays de l'eau, des jardins et de l'orge.

Quelques généalogies caractéristiques


Ouled Mouellah
Merazga
Haraissiva



2ème partie

LES OULED SIDI YAHIA
SOUS L'ADMINISTRATION FRANÇAISE.

= La désintégration =

1 - Les caractères de la Tribu

Nous avons donc trouvé la trace historique de notre tribu en 1729. Elle nous apparaît alors, sous l'aspect d'une société de petits nomades des hauts plateaux, ayant conquis un très beau territoire de parcours ; et groupée autour d'une Zaouia influente et guerrière. Cette zaouia se sédentarise peu à peu dans le Dir, d'où elle surveille les plateaux de l'Est et de l'Ouest, et où elle détient les réserves de grains. Elle ne laissera à El Meridj qu'une partie de la famille des Mouazziz, qui deviendra gardienne du Tombeau. Plus tard une Medersa fonctionnera en ce lieu. Cette tribu possède alors tous les caractères connus de cette forme de société. Toutefois, nous constatons que les liens du sang sont assez minces, et qu'à vrai dire cette tribu ne devait pas être très cohérente. En effet il devait y avoir assez peu de points communs entre la fraction des Abadna venue de Tunisie, et celle des Blalla venue du Tell - ou même entre les deux fractions des Haraissiya et des Maalim, issues de la même tribu des Hakim, et les Ouled Mouellah eux-mêmes.

De fait, les Abadna firent toujours bande à part. C'est ainsi qu'ils n'acceptèrent pas le ralliement à l'autorité française en 1842, et que s'ils honorent Sidi Yahia, ils le font seul sur leur territoire, près d'un Mzara particulier.

De fait, les Haraissiya et les Maalim ont toujours fait une espèce de "çof'" [clan], opposé à celui des Merasga, et Mgharsa. On peut encore en saisir leseffets dans le cours des événements actuels. Quoi qu'il en soit, cette tribu tint honorablement sa place dans l'histoire locale. Elle montra dans ses luttes au l8ème siècle, contre son suzerain le sultan des Hanencha, et au l9ème siècle contre la puissante confédération des Nemencha, une réalité tribale indéniable.

Devenus vassaux du Bey de Constantine, ce qui avait facilité leur lutte contre les Hanencha, eux mêmes vassaux du Bey de Tunis, les Ouled Sidi Yahia avaient étendu leur territoire jusqu'aux portes de Tebessa. Mais en 1837 Constantine fut prise par l'Armée française. La Nouba (1) turque de Tebessa s'enfuit, le pays resta sans maître.

Arrêtons-nous un moment à cette époque ...

Celle-ci peut être considérée comme l'apogée de la puissance des Yahiaoua. Ayant étendu leur domaine jusqu'à Tebessa, tenant en respect les Nemencha et les Harracta, ils détiennent un magnifique territoire de parcours et de cultures.

Les voici en paix, ils sont libres et sans suzerain. Dans leur tribu qui détient l'autorité ? Comment est hiérarchisée cette société ? Nous ne possédons pas de document sur ce sujet, mais quelques indices valables. Tout d'abord il semble qu'en dehors de l'autorité religieuse accordée à la fraction des Ouled Sidi Mouellah, il n'existait pas d'autorité omnipotente dans cette tribu. Dès lors celle-ci nous apparaît comme une espèce de ligue de fractions autour de la Zaouia fédératrice. D'autre part on peut noter une espèce de hiérarchisation aristocratique, qui se traduit dans l'emplacement des fractions par rapport au Dir, dont tous ces nomades désirent posséder une parcelle, où ils pourraient semer quelques grains. On découvre encore aujourd'hui, sur le terrain cette hiérarchie ancienne, et l'on voit bien par exemple la primauté des Ouled Mouellah sur les Harraissiya, et en quelque sorte celle de ces derniers sur les Merazga, qui ne possèdent que peu de choses dans ces terres convoitées.

Chose curieuse, on remarque un phénomène semblable de hiérachisation par rapport au Dir, à l'intérieur des fractions. Celles-ci ont toujours une famille prépondérante qui demeure dans le Dir (Ouled Naceur pour les Harissiya, Ouled Salae pour les Merazga). Mais par contre nous ne découvrons pas de principe d'autorité s'imposant de haut en bas ; sans doute existait-il un arbitrage entre les çofs par la fraction maraboutique. C'est ainsi que l'histoire nous montre cette tribu se soumettre à la France par fractions. C'est d'abord la puissante, prudente et intéressée fraction des Ouled Mouellah qui le 29 mai 1842 envoie son Cheikh Belgacem ben Younes, porter sa soumission au Général Negrier qui soumettaient alors les Harracta et ne pensait pas encore aux Yahiaoua.

C'est le 2 juin 1842, à Tebessa le renouvellement du geste de ce Cheikh.Il avait entre-temps entraîné la plus grande partie des fractions (les Djouama) à l'exception des Abadna, En profitant des circonstances il fait investir son fils Mohamed Tabar des fonctions de Caïd. C'est la première fois que cette fonction existe dans cette tribu. Elle se perpétuera jusqu'au 28 juin 1956. Ainsi durant plus d'un siècle l'Administration française aura imposé une institution inconnue, qui instaurée dans l'indifférence, sera rapidement honnie, et se perdra sans gloire dans les remous d'une révolution.

Là encore, il nous est permis de nous arrêter quelques instants pour réfléchir à la bizarrerie de ces événements, et aux idées qui ont pu présider à telle ou telle décision en ce milieu du l 9ème siècle. Ceci est d'autant plus important que par la suite, et jusqu'à nous, les successeurs du Général Negrier élèveront au rang de principe sociologique l'institution qu'il créa quant à lui (à notre sens) que comme un expédient, par esprit d'opportunité.

Comment ne pas admirer la facilité avec laquelle ce brave général Negrier, dont certains ont écrit qu'il allait vite en affaires de toutes sortes, trouve une solution au problème qui lui est posé ? Soumettre juridiquement, des populations inconnues s'étendant sur des territoires immenses, afin d'établir les droits de la France (n'oublions pas qu'il ne savait pas trop - ni personne - où étaient les limites de la régence).

Au vrai tel un navigateur, découvreur de mondes, il plantait des drapeaux partout où il pouvait, au nom de son gouvernement. Pour lui sans doute, un caïd, revêtu du burnous, qu'il lui remettait, n'était pas autre chose qu'un drapeau planté signe de possession. Et il est facile de parier, qu'il ne préjugeait pas, quant à lui, de la forme future de l'Administration.

Quel dommage que cette fausse fonction du caïdat qui nous coûtera si cher plus tard au Maroc, en nous cachant la réalité humaine, ait été enracinée, déjà, dans l'esprit de nos administrateurs.

Quand on songe que cette institution, qui cristallisera les haines qui s'intercalera en prisme déformant entre l'homme et l'Administration, a été instaurée gratuitement par nos soins. Nous venons de le montrer dans le cas des Ouled Sidi Yahia, on est alors plongé dans d'humbles réflexions, sur le génie colonisateur de notre pays.

En 1843 les Abadna firent à leur tour leur soumission au Général Baraguey d'Hilliers. Ils se trouvèrent tout naturellement rangés sous le "sceptre caïdal" de Mohamed Tahar. La logique administrative française commençait à sévir.

Pour nous (et nous pensons en même temps à maintes tribus Chleuhs (2) ou Tamazirt). C'est cette date qui doit être prise comme point de départ de la désintégration de la société tribale que nous étudions. Cela semble paradoxal et pourtant à une tribu née d'avatars historiques et sociologiques et qui s'était arrêtée dans son développement à une confédération de clans nous avons brutalement et contre son gré imposé la forme quasi théocratique de l'autorité, qui est, reconnaissons le, une des formes les plus arriérées, et des moins évolutives qu'il soit.

Aurions-nous pêché par excès ou par ignorance ?

En 1845 le Bureau Arabe des Ouled Sidi Yahia ben Taleb était créé avec siège à ... Batna (sic). En juin de cette même année, le Capitaine Allegro le premier titulaire venait dans cette tribu lever l'impôt... accompagné de 15 Sphahis ! La paix française était instaurée. La paix tout court, et avec elle, s'ouvrait les voies de l'évolution.


2 - Les transformations de l'administration ou "les confusions"

C'est en 1845, par la création du bureau arabe des Ouled Sidi Yahia que l'administration française pris en main les destinées terrestres de cette tribu. Rappelons, au passage, que le service des affaires arabes était de fondation récente : 2 février 1844. Par la suite en 1852 ce bureau arabe fut transféré de Batna à Tebessa, et la circonscription devint le cercle de Tebessa, dirigé par un commandement supérieur. En 1884, par arrêté du Gouvernement daté du 29 décembre, cette tribu était attribuée à la nouvelle Commune mixte de Tebessa. A cette époque donc, nous avions à Tebessa trois communes. Celle de plein exercice, la Commune indigène, et la Commune mixte.

Un arrêté du gouvernement général du 11 novembre 1889 la transforma en Commune Mixte de Morsott avec siège en ce dernier centre. Mais la réforme communale de 1956 trouva encore cette vénérable commune mixte à Tebessa. L'administration civile chaussa les bottes des bureaux arabes, et n'innova pas dans l'immédiat. D'ailleurs pour couper court à toute guerre de boutons posons la question : si l'administration des bureaux arabes avait survécu, aurait-elle innové ?

L'institution caïdale s'incrusta sur la tribu, au seul profit de la fraction des Mouellah, et parmi eux à la famille des Ouled Hamza. D'entrée de jeux, elle prit les aspects concussionnaire, prévaricateur, spoliateur, et inique, sous lesquels elle se rendra célèbre désormais,, et jusqu'à nos jours, en tous lieux. Castel rapporte et c'est édifiant, qu'en 1860, une enquête fut ouverte sévère et minutieuse. Il fut établi que des individus en très grand nombre, des fractions entières avaient été dépouillées de leurs terrains uniquement au profit des serviteurs, des parents, et des amis de la famille qui occupait le commandement de ce pays, celle du caïd Ahmed Lakhdar. La caïd Ahmed Lakhdar fut destitué en 1861. Malgré la longueur de ces citations il est intéressant de relever les termes mêmes des commentaires fais à ce sujet ,dans un rapport, par le Commandant supérieur Deletre (3) :

« La famille du Dyr, écrivait-il, qui depuis des temps reculés occupait le commandement de cette tribu, rentrait dans la vie privée. Elle suivait à son tour la loi fatale qui a atteint successivement tous les membres de cette aristocratie arabe que nous avons trouvée au moment de la conquête dépositaire d'un pouvoir qui était devenu héréditaire, dans sa classe, comme il était dans notre aristocratie française du moyen-âge ! ici, comme partout, venait donc de passer une fois de plus ce niveau, faisant disparaître les têtes qui dominaient la foule de trop haut et annihilant ces privilèges qui paralysaient l'effet des principes apportés à l'organisation du peuple vaincu. Le Seigneur et Maître était remplacé par le fonctionnaire purement administratif, le Caid d'autrefois par le Caïd tel que le comprenait notre système de gouvernement. Il n'eut plus, entre le commandement et ses administrés, cette sorte de tiers état qui vivait aux dépens de l'un et de l'autre de ces deux éléments, en les laissant toujours éloignés pour se rendre indispensable et conserver sa prépondérance ».
 
A nous qui sommes les successeurs lointains de ce commandant Deletre, et qui avons pris en main l'administration de ce pays, après un siècle d'application de la politique qu'il instaurait ce jour là : à nous qui avons ramassé ce pays où les Caïds fonctionnaires l'avaient abandonnés, la lecture de ce rapport doit nous enseigner l'humilité.

La haute valeur morale de nos prédécesseurs ne peut nous empêcher de les critiquer, afin d'en tirer profit pour l'action future.

Constatons que ce texte révèle, dans quelles confusions « historiques, sociologiques, et juridiques » a été organisée l'Algérie française. Et cette remarque nous permet de répondre à la question que nous posions plus haut : par excès ou par ignorance ?  Nous avons pêché par ignorance ! Mais revenons aux confusions que révèle ce texte. Nous avons confondu l'influence arbitrale que pouvait avoir une fraction maraboutique dans une tribu sans pouvoir central, celui que nous cherchons partout et que nous créons, hélas, quand nous ne le trouvons pas. De par notre conception pyramidale de la société, nous avons confondu, une famille, avec l'aristocratie de la tribu et nous n'avons eu affaire qu'à une famille de paysans madrés qui se sont dépêchés de trafiquer de l'autorité immense et autrefois impensable que nous leur avons donnée sans discernement. Enfin, suprême confusion, quelques dix-neuf ans après l'acte opportuniste du Général Négrier, créant un Caïd porte burnous, un commandant supérieur disserte sur ce Caïd, comme sur l'une des institutions les plus pérennes de la société Yahiaouie, et de la société tribale en général. Il parle « des temps reculés » d'un pouvoir devenu héréditaire comparable à notre « aristocratie française du moyen-âge ».

Ah ! voilà bien notre tempérament de Jacques invétérés, qui n'a pas encore réglé son compte aux féodaux. Et enfin, sublime, voilà le Jacobin égalitaire écrivant à la manière de Molière dans le Bourgeois gentilhomme « Venait donc de passer une fois de plus ce niveau faisant disparaître les têtes ... annihilant ces privilèges ! » Et de confusions en confusions, nous arrivons à la confusion suprême. « Le seigneur et maître était remplacé par le fonctionnaire ... » Le Caïd d'autrefois par le Caïd (fonctionnaire) ... Errare humanum est !

Nous savons maintenant qu'il n'est pire tyran que celui qui n'a pas de comptes à rendre à ses administrés, qu'il n'y eut pires potentats que ces Caïds fonctionnaires défendus de la vindicte populaire, disons aussi de la justice populaire, par la puissance de l'Etat.

Quand on a vu le Maroc précipité en quelques heures hors de nos mains par la volte-face d'un de ces Caïds trafiquants de notre puissance ! Quand on a découvert le rouge de la honte au front, dans plusieurs douars algériens d'innombrables iniquités, commises au nom de la France, et de son administration par ces potentats fonctionnaires ! On peut se demander s'il n'est pas vrai que toute institution humaine porte en elle son principe destructeur. .. Nous serions tentés d'écrire sa « contradiction interne et fatale ». Mais les intentions de nos premiers administrateurs étaient pures, simplement, ils ont confondu un certain nombre de notions. Comme le disait récemment un administrateur ancien, et averti, à propos des institutions musulmanes, cadre rigide etc ... « c'est nous mêmes qui avons créé ce mythe de l'intangibilité de ces institutions ». Cela facilite bien des choses parfois. . . et puis il y a cette sacrée administration directe que nous avons dans la peau (4).
 
Mais revenons à nos Ouled Sidi Yahia ...

C'est le 2 juin 1842 que nous avons pris comme origine de la désintégration de notre tribu, car c'est la date de l'institution du premier facteur dissolvant : la fonction caïdale aggravée vingt ans après par l'institution du caïd fonctionnaire, appelé à n'avoir qu'un critère d'action : la satisfaction de chefs lointains. L'ère des confusions commençait que l'on pourrait appeler aussi l'ère du « A NAEM A SIDI ».  Car que dire d'une société qui laisse une famille s'attribuer une part du patrimoine collectif sans trouver en elle les possibilités d'interdire un tel acte, sinon que cette société n'est plus saine ? Croit-on que les Abadna, les Haraissiya, les Ourfelleah, les auraient laissé faire ? Non ! la société tribale aurait joué dans son sens normal : les çofs auraient balancé les appétits et la société serait restée équilibrée. Mais déjà les assemblées des fractions ne pouvaient plus contre-balancer les abus du pouvoir exécutif, et le peuple s'en détournera de plus en plus. On peut voir là les fondements de l'échec futur des Djemaas de Douars, qui ne seront jamais autre chose que des assemblées sans pouvoir dans les mains des caïds, et de leurs maîtres.


3 - Le Senatus Consulte de 1863 et les transformations du genre de vie

Si l'administration de terrain s'engageait sur un itinéraire mal étudié, l'ayant choisi suivant des critères erronés, itinéraire qui devait la conduire, par la seule logique des institutions à des résultats diamétralement opposés à ceux exposés dans sa déclaration d'intention, le législateur quant à lui, rompant délibérément avec le passé, posait les bases d'une société nouvelle.

Ce fut essentiellement la loi fondamentale dénommée : LE SENATUS CONSULTE de 1863, sur le régime foncier en Algérie. Son but affirmé, et son esprit, était la constitution de la propriété privée. Le législateur devait penser que seule la propriété individuelle pouvait permettre en même temps que la destruction des sociétés anciennes, la constitution d'une société moderne. La destruction de la société « locale », il l'a conçue délibérément, mais à jeté les bases d'un édifice social pouvant immédiatement prendre la relève.

Quant à nous, près d'un siècle plus tard, et compte tenu de ce que nous pouvons observer quotidiennement, nous adoptons totalement cette manière de voir. Mieux même, cette façon d'aborder le problème (5). Nous sommes intimement persuadés que nous ne parviendrons à réaliser quelque chose en ce pays qu'en rompant avec les mythes et errements anciens. C'est ce que voulait le législateur car il soutenait que « mise à part les conquêtes, l'histoire de la propriété marque le degré de l'évolution historique d'un pays et d'un peuple » (documents algériens 119 cités par M. Cochet).

Nous l'avons vu, les Ouled Sidi Yahia ben Taleb étaient de petits nomades, tournant autour du Dir, de pâturages en pâturages. La nature de la propriété chez eux ne fait aucun doute, disons qu'elle était collective.

Le Senatus Consulte du 22 avril 1863 prévoyait trois étapes dans l'organisation foncière de l'Algérie. D'abord la reconnaissance aux tribus de leurs droits de propriété sur les terres Arch ou Sebega. En même temps la délimitation de leur territoire en circonscriptions plus petites et par là mieux administrables : les douars communes. (Retenons ce nom). Ensuite la délimitation des immeubles communaux et domaniaux (ces derniers assez restreints à l'origine). Enfin, l'établissement de la propriété privée ! Cette troisième étape était le but véritable du législateur et l'esprit même de la loi.

Il procédait sans doute à un jugement rapide quant au genre de vie des administrés et leurs capacités de transformation. Mais pourquoi ne pas penser que par la création de Communaux suffisamment conséquents, le législateur n'avait-il pas conçu une société se sédentarisant par étapes, en proposant au petit nomade sa transformation en transhumant qui est plus qu'un demi sédentaire ?

La loi du 26 juillet 1873 confirma le but à atteindre pour ceux qui tergiversaient sans doute. Elle prévoyait la constitution de la propriété individuelle et, pas en avant dans l'assimilation, sous le régime de la loi française. La méthode employée devait être celle de l'enquête d'ensemble. Elle établissait la théorie de la francisation des terres, elle supprimait les terres de statut mixte.

D'autres lois intervinrent par la suite. Aucune ne vint abroger le Senatus Consulte et son esprit, mais au contraire relancer d'années en années l'administration pour la mise en œuvre de celui-ci. Ce sont les lois du 28 avril 1887, du 18 juin 1890, du 16 février 1897, du 4 août 1926 et enfin celle du 16 juin 1951. Car notre administration, handicapée par sa fausse optique des choses, trompée et desservie par l'outil qu'elle s'était créé, perdait peu à peu le contact. Et les années s'accumulant, accumuleront les retards et les oublis, ajouteront les facilités aux expédients.

La société nomade tribale dont le législateur avait prévu la transformation par la sédentarisation sur du bien privé, se détériora. Tant par l'action de l'administration caïdale, que de la paix et de la pénétration du progrès sans contrôle, que ironie des choses, par la demi-application du Senatus Consulte. La pensée du législateur a été trahie. Il avait voulu la transformation et il a aidé à la destruction. Le chef de service central de l'organisation foncière reconnaissait en 1956 que « des situations voisines de l'anarchie initiale se sont ainsi recréées ». A notre sens c'est travestir la vérité historique (les documents algériens n° 119) qu'appeler anarchie ce qui était un régime foncier autre que celui que nous pratiquons. Retenons que cette personnalité autorisée, qualifiait la situation foncière actuelle d'anarchique - ô combien il a raison n'est ce pas mes camarades des affaires algériennes ?

Retenons donc qu'en définitive l'action du législateur trahi par l'administration, amènera l'anarchie foncière. Et que ce fait fut un facteur déterminant de destruction de la société tribale. En effet le principe d'autorité maintenant l'équilibre entre ces fractions nomades ayant été faussé ; les assemblées ayant perdu de ce fait leur influence et même leur rôle social, devenant inexistantes ; le régime foncier ayant été bouleversé et la loi nouvelle ne jouant plus qu'en faveur de l'individu ouvrit les voies aux intrigants. Car il n'existait plus de pouvoir arbitral, défenseur et du bien public et de l'individu. Comment, en effet, peut prétendre se défendre le vulgum pecus, quand il vit au sein d'une société anarchique ? Il n'a aucun recours ni moyen.

La fraction se disloqua : les liens de clans se distendirent, et il ne resta que la famille patriarcale, groupée autour de la personnalité qui s'accommodait le mieux de l'ordre nouveau. Et comment s'accommoder sinon en pénétrant dans le système, en usant de celui-ci sans vergogne ? Cette famille patriarcale que nous avons pu observer, à travers celle, très influente, des Mécheri des Ouled Naceur, se compose de trois parties :

- La branche maîtresse composée de l'élément dynamique qui a usé des lois, et a francisé plus que le maximum de terres de propriété collective qu'il possède désormais à titre privé.
- La branche basse proche par le sang de la première mais qui est éliminée de la propriété, et à laquelle est confiée la garde des troupeaux et la transhumance sur les communaux ; ces communaux qui dans le système nouveau sont gérés au seul profit des familles influentes.
- Enfin les khames et les fellahs composée d'une part d'éléments de la famille jugée de niveau inférieur et de clients, restes d'autres familles de la fraction qui ont moins bien réussi et se sont dissoutes dans cette anarchie.

Qui douterait encore que la tribu désencadrée, et même désincarnée, n'existe plus, quand on peut observer un tel phénomène ? Retour en arrière ou société de transition vers la société moderne ? D'autres jugeront pour nous c'est un fait.

Mais voici un autre fait qui pour nous classe définitivement le problème.

Chacun sait qu'une des caractéristiques les plus concrètes de l'esprit tribal est l'auto-défense permanente de cette société contre l'étranger, entendu comme individu étranger à la tribu. En particulier toutes les coutumes tribales semblent concorder sur l'utilisation des droits de « chefaa » pour l'élimination systématique de l'étranger à la possession de la moindre parcelle du patrimoine immeuble collectif. Chacun sait aussi que dans la presque totalité des tribus nord-africaines, les juifs ont été systématiquement éliminés de la propriété immeuble. Eh bien à El Meridj, lieu Saint des Ouled Sidi Yahia ben Taleb, on peut voir la chose surprenante suivante : une famille d'étrangers les Debbez (debbus), associée à une famille de juifs les Cohen s'est fait attribuer par enquête partielle « une propriété de cent hectares ». Cela laisse rêveur et ne permet plus aucun doute sur l'inanité de la conscience tribale. Cette enquête dut se faire vers les années 1920. C'est cette date que nous choisissons pour terme de la désintégration de la tribu.

Remarque : L'honnêteté nous oblige à dire que nous ne tenons l'explication de ces faits (enquête partielle au profit d'étranger) que de la population, que nous avons interrogée. Il ne nous a pas été possible de compulser les dossiers de l'organisation foncière. Vénérable service qui n'a pas répondu depuis plus d'un an à une demande que nous lui avons faite (bien légitime pour un administrateur) de nous fournir un relevé des enquêtes partielles de notre circonscription. Quoi qu'il en soit pour nous le fait demeure. Dès l'instant où d'une façon ou d'une autre, des étrangers peuvent au sein d'une tribu s'approprier des biens immeubles, cette tribu est morte. CQFD.

Nous l'avons dit plus haut si l'administrateur pensait toujours « tribu » et considérait jusqu'à sa suppression et contre l'évidence, son Caïd fonctionnaire comme la personnification du principe tribale (étendu aux douars), le législateur quant à lui avait depuis longtemps préparé sa transformation. S'il avait conçu cette destruction de la tribu, il avait imaginé et inscrit dans la loi, son remplacement par une collectivité de rechange : « la commune » - Collectivité nouvelle empruntée à la métropole qui devait ouvrir enfin les voies de l'intégration du peuple algérien à la nation française.

Disons-le en un style bien municipal : ça n'est pas sans émotion et sans tristesse que nous débattant à contre-courant pour tenter de rattraper le temps perdu, nous lisons dans le P.V. de délimitation des douars communes de « 1889 » sous la plume de l'administrateur de la commune mixte, ces lignes au sujet du douar El Meridj : « Enfin un coup d'œil jeté dans la colonne 15 de l'état inclus permet de s'assurer que tous les indigènes qui sont compris dans ce douar commune, y auront à proximité leurs terres de parcours et de cultures, ainsi que leur part du Dir, de sorte que lors de la constitution de la propriété individuelle le commissaire enquêteur trouvera dans l'intérieur des mêmes limites tous les éléments nécessaires pour satisfaire les droits de chacun. Enfin part la constitution de ce douar commune, la commune future dont il est l'embryon est d'avance créé viable sous tous les rapport » (sic). Tebessa le 20 février 1889 Le Commissaire délimitateur Menestrey (6)


4-Le bilan

Il y a de cela plus d'un an, nous avons fait sursauter d'indignation notre Administrateur Chef de Commune Mixte, en écrivant dans un rapport que nous avions trouvé à El Meridj aux lieux et places de la fière tribu des Ouled Sidi Yahia ben Taleb, une population à l'abandon, veule, sans notables, anarchique et dans laquelle tous ressorts moraux semblaient détruits ! Je l'ai écrit en préambule, c'est cette constatation qui m'a incité à rechercher les causes de cet état de chose. Je viens de les exposer.

Quand tous les cadres sociaux ont été détruits et que la société marche à l'envers au seul profit des intrigants. Quand la condition matérielle de l'individu est tombée à son niveau le plus bas et qu'une part énorme de la population est atteinte d'inanition ! Quand ce peuple abandonné aux mains des mauvais bergers, voit régulièrement la pensée du législateur (toujours préoccupé de créer cette société nouvelle) trahie, et détournée régulièrement de son objet pour le seul profit des mauvais ! Comment aurait-il pu en être autrement ?

Les propositions avancées choquent évidemment dans leur simplicité brutale. Mais toute personne quelque peu renseignée sur le pays, et il commence à y en avoir beaucoup, les acceptera de prime abord. On me permettra de ne pas m'étendre en particulier sur le troisième, car la pudeur commande d'oublier avec le passé de tels errements.

Nommons les cependant :

- Politique agricole : crédit - amélioration des exploitations et de l'habitat - organisation des marchés - en un mot promotion sociale prévue par le fondateur. Cela s'appelle : « Société agricole de Prévoyance »( 7). Et chez les Ouled Sidi Yahia il est séant de n'en point parler et de se voiler la face.

- Politique de scolarisation : un exemple : dans le douar El Meridj de 16 000 habitants, les centres miniers mis à part, les deux seules écoles ayant jamais existé, Heinchir el Hadid et Ain Zaiet ont été construites en 1950. Inutile n'est ce pas de parler d'analphabétisme; au fond le problème ne se pose même pas.

- Réformes politiques : pour mémoire.

- Industrie : Bien qu'il soit admis que les produits du sous-sol appartiennent à l'Etat ; l'exploitation des richesses importantes, pour ne pas dire colossales, du sous-sol du douar El Meridj me paraît comparée à l'état de la population, un sujet de scandale. Je ne lis plus avec les mêmes yeux tout ce que l'on peut écrire sur les « Royalties » d'Ibn Séoud et l'usage qu'il en fait ! ou qu'il n'en fait pas !

- La colonisation agricole - Elles ont eu bien des déboires sur leurs six cents hectares, ces cinq familles qui possèdent les meilleures terres à blé de la région soit trois mille hectares', (8) Pour ma part, j'aimerais connaître les « attendus » de l'arrêté (9) du G.G. qui, en ce pays, où nous allons le voir, plus de la moitié des familles ne possèdent rien à détourné les 3 000 hectares de la Smala d'El Meridj de leur destination première.

Cette Smala d'El Meridj, que nous tentons de faire revivre aujourd'hui, et qui a tenté, elle de faire revivre l'armée d'occupation à la Romaine. Mais ceci est une autre histoire. (10) Dans une monographie écrite en 1951 ( 11) vraisemblablement l 'Administrateur de la Commune mixte écrivait ces phrases lourdes de sens : « Pour la plupart de leurs coreligionnaires (musulmans) qui ne disposent que de ressources très limitées et qu'une nature ingrate amène souvent au bord de la disette, la vie est un problème austère où seule compte la satisfaction des nécessités les plus impérieuses, à l'exclusion de toute recherche de bien-être. Il ne peut être question de progrès là où celui­ci se révèle être un luxe hors de portée ».

Je propose comme données explicatives à un tel jugement, le bilan ci-après :


DONNÉES STATISTIQUES DES PROBLÈMES AGRICOLES DE LA COMMUNE D'EL MÉRIDJ A LA DATE DU 19 NOVEMBRE 1957.


Nombre d'hommes en âge de subvenir à leur besoins
1 472
1° Agriculture
a) nombre de chefs de famille (12) cultivant :

- plus de 50 ha
19
- de10 à 50 ha
186
- de 0 à 10 ha    
505
b) nombre de chefs de famille ne possédant l'usufruit d'aucune terre     
762
TOTAL 1472


2° Elevage
nombre de moutons
4 821 soit 3 moutons par homme
nombre de chèvres
3 804 soit 2,5 chèvres par homme
nombre de vaches :
 396 soit 1/4 de vache par homme
nombre d'équidés (sauf asinés)
300 soit 1/5 par homme


3° Répartition des terres par catégories juridiques
Arche (privé) : 1/3 titrés,dont 1/3 sans titre mais exploités, 1/3 à l'abandon
12 000 ha
Communaux : 2/5 occupés et exploités dans de mauvaises conditions,  dont 2/5 repris en main par le nouveau conseil municipal et remis en terrain de parcours ; 1/5 désertifiés par une exploitation irrationnelle.
28 000 ha
Terres de colonisation : dont 350 en exploitation le reste abandonné.
3 000 ha

Remarque : El Meridj est « une des 12 communes » issues des Ouled Sidi Yahia Ben Taleb (ce qui explique la différence des chiffres de population cités ici et supra.

Un islamisant distingué disait un jour au cours d'une conférence que le prolétariat se reconnaît à ce qu'il dépense plus que la moitié (ou les%, soyons large) de ses revenus pour son alimentation. Dans mon introduction j'ai avancé le « mot: prolétariat rural » n'est ce pas le mot juste pour dénommer cette masse informe de yayahoua que je découvrais, il y a un an (1956) ?

Dois-je ajouter pour convaincre les incrédules que même les liens de solidarité entre descendants de cette défunte tribu, ont bien souvent disparu. C'est ainsi que j'ai dû signer un jour à un yayahoui un laissez-passer avec pour motif de voyage « va pratiquer la mendicité à Bone ».A ma demande d'explications sur les raisons pour lesquelles il ne faisait pas appel à la solidarité tribale, il me répondit suffisamment de choses pour que mon opinion soit faite. Car s'il y a une société qui ne connaît pas le mendiant, c'est bien la société tribale, qui par contre tolère le fou. Ce qui est passé est mort, dit la sentence populaire maghrebine Signons l'acte de décès de la Tribu des Ouled Sidi Yahia ben Taleb, et tournons nous vers l' Avenir.


CONCLUSION

Nous avons tenté de démonter le processus, qui au cours des cent dernières années, a fait d'une tribu noble et maraboutique, le prolétariat anarchique que nous avons découvert un jour de novembre 1956. Au cours de cette modeste étude, il nous est apparu, qu'au contact de l'Administration française un autre déroulement des événements n'était pas possible ; que notre Administration, ou plus généralement notre civilisation, détruit inéluctablement les sociétés traditionnelles qu'elle côtoie. Il doit en être de même de toutes les administrations européennes. Le processus semble bien irréversible. Mais nous avons découvert, du même coup, que notre responsabilité est directement engagée dans cette destruction (13) non pas seulement sur le plan moral, mais d'abord et surtout sur la plan de la pratique.

Car notre législateur, gardien de nos concepts, conscient de l'impossibilité de conserver une société traditionnelle au contact direct de la nôtre, avait jeté les bases d'un rapprochement de ces deux sociétés et, leur identification (14).

Or, reconnaissons-le avec humilité, le résultat après un siècle est négatif. Et nous, peuple de bâtisseurs suivant le poncif national devons reconnaître que nous avons tout détruit. Bien plus, et cela donne mauvaise conscience, nous avons avili une population. Ce qui est terrible de responsabilités. Il est bien entendu que nous étudions l'aspect sociologique du problème et que les passions sauf celle de la vérité, nous sont étrangères en l'occurrence.

Avant de mettre le point final, nous voudrions déterminer où est en nous, le mal qui nous empêche de mettre en œuvre la générosité de nos concepts ? Et comment agit ce mal ?
 
Le mal répétons-le sans ambages, c'est celui que le Maréchal Lyautey dénonçait en novembre 1921 dans sa fameuse directive ! C'est cette sacrée administration directe que nous avons tous dans la peau. Nous pouvons tous en témoigner, nous les Chefs de SAS qui administrons ce pays actuellement. Ce mal n'est pas un mot. C'est un virus terrible et sournois, qui utilise tous les artifices pour arriver à ses fins ... du mépris à l'amour débordant des administrés, en passant par ces autres virus qui ont noms : le paternalisme et la ségrégation. Mais il se camoufle généralement derrière la notion d'efficacité.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. Il dépasse trop nos possibilités pour que nous tentions de l'approfondir. Nous nous contenterons d'en constater certains effets et leurs manifestations. D'abord celui qui pratique l'administration directe peut se prévaloir d'une certaine efficacité dans un premier temps ; mais et la règle ne souffre pas d'exception, lui, et avec lui, l'ensemble de l'Administration coloniale, s'engourdissent et s'endorment dans l'immobilisme paisible, sur des résultats qu'ils croient acquis et pérennes. En effet, ne possédant pas de doctrine pour les pousser de l'avant, ils prennent pour la réalisation parfaite et totale des « possibles » ce qu'ils ont réalisé. Ils s'enferment alors dans leur technique empirique, qu'ils élèvent en système. Les expédients d'un moment deviennent des principes, les paroles historiques des postulats. Et ils tournent sur un cercle vicieux.

Le législateur lui-même doit faire machine arrière car celui qui doit appliquer les lois, lui démontre par la pratique qu'elles sont inapplicables. Il a beau jeu.

Ajoutons à ce tableau les paresses, les lâchetés les compromissions inhérentes à la vie quotidienne et l'on comprendra mieux, pourquoi 95 ans après la promulgation du Senatus Consulte par un empereur démocrate, les buts qu'il avait fixés ne sont pas atteints. Le mal est en nous, d'autres l'ont dit depuis longtemps, nous le répétons simplement aujourd'hui.

Mais un espoir immense nous reste quand nous constatons que nous avons tout, dans l'arsenal de nos lois et de nos concepts, pour réussir, et régler le problème qui nous est posé. Il nous faut retrouver l'esprit des lois, et en nous la volonté et le courage de les appliquer, avec doigté sans doute, mais aussi avec intransigeance.

La tribu des Ouled Sidi Yahia est morte, mais près du tombeau du Saint, la Commune d'El Meridj est née, dont nos successeurs écrirons l'histoire.

D. Bogros, El Meridj - La Prairie, le 2 avril 1958


NOTES :
 (1) "La Nouba ... s'enfuit" .. en partant les "occupants turcs" laissèrent des métis arabo-turcs : les Kouloughlis (!) qui forment une partie de la population de Tebessa. Le vénérable Ahmed Chaouch, chef des "écuries de la station d'étalon" d'El Meridj en 1958, en est un descendant.
(2) Les Chleuhs et les Imaziren (hommes libres) sont les berbères de l'Atlas Marocain qui sont différenciés par leurs dialectes que l'on réunit en deux ensembles : la tachlahit et la Tamazirt.
(3) Ce texte de 1861 fait apparaître, à sa naissance, une idée fausse qui malheureusement s'est intégralement transmise et devint une idée reçue : le soi-disant moyen âge où la France "colonisatrice" aurait trouvé maints peuples. C'est d'abord être ignorant du moyen âge européen auquel il est fait implicitement référence, c'est être méprisant pour la culture des peuples soumis.
(4) Le Maréchal Lyautey a écrit dans sa fameuse directive de 1921 adressée à tous les fonctionnaires français d'autorité du Protectorat du Maroc : "le moment est venu de donner un coup de barre ... Méfions nous de nous mêmes, car nous avons l'administration directe dans la peau ! Chaque fonctionnaire (français) d'autorité doit former à ses côtés, le fonctionnaire marocain qui lui succédera." La directive de 1921 ne fut jamais appliquée ; quand l'auteur, jeune officier des A.I. du Maroc, l'a trouvée, classée à sa place dans les archives de l'annexe des Ait M'hamed, en octobre 1954, l'administration directe était toujours pratiquée. Un an après Mohamed V proclamait l'indépendance !
(5) Le Senatus Consulte de 1863 n'était pas aussi généreux que je me suis laissé emporter à l'écrire en 1958 ! Le législateur très « colonialiste » avait de nombreuses « arrières-pensées » (relecture 1985).
(6) Voir le plan du Douar El Méridj (homologué en 1893) en exécution de la loi de 1887. Procès-verbal de 1889. Le procès-verbal dont est extrait cette citation est écrit 65 ans avant le début de ce qui sera la guerre d'indépendance, et 67 années avant la création réelle (enfin) des communes sur tout le territoire de l'Algérie.
(7) La S.A.P. était dans le système colonial, l'organisme chargé de fournir les crédits et les prêts nécessaires aux ruraux les plus pauvres.
(8) Cette « dernière colonisation » avec expropriation de la tribu et peuplement se fit en 1930. 24 ans avant la guerre d'indépendance.
(9) G.G. : Gouvernement général de l'Algérie.
(10) Smala : unités supplétives implantées sur les terres domaniales, fondées par Bugeaud, pour contrôler, à moindre coût, les nouveaux territoires conquis.
(11) Trois ans avant le soulèvement de la Toussaint de 1954.
(12) Une famille est évaluée à une moyenne de cinq personnes.
( 13) Voir annexe 1. Lettre au Sous-Préfet.
(14) Voir annexe 2. Le contexte politique en 1958.


ANNEXE 1

El Meridj le 8 avril 1958

Lettre à Monsieur le Sous-Préfet

En vous adressant, par la voie hiérarchique, ce modeste essai sur les Ouled Sidi Yahia ben Taleb, je crois utile de vous le présenter par cette lettre liminaire.

Je me suis limité à l'étude du passé, où j'ai cherché le processus de désintégration de la tribu, dont j'administre aujourd'huit quelques restes. Je laisse sur sa faim le lecteur qui, sans doute, aimerait se faire réconforter par les perspectives politiques d'une Algérie communale pacifiée. Je ne suis pas un journaliste. Je suis un administrateur qui sert, honoré, sous vos ordres. Le présent, je l'écris chaque jour suivant vos directives et la pensée du législateur, que je me suis promis, quant à moi, de ne jamais trahir. Avec un peu de chance, et beaucoup d'intransigeance, j'espère y arriver. Sans en être assuré évidemment. Cette trahison de l'esprit des lois, je la redoute tellement depuis que je suis convaincu qu'elle est responsable de l'état de chose actuel ! Et si je la dénonce dans ce mémoire, c'est autant par souci de comprendre, que par esprit de solidarité avec l'administration de mon pays, dont je voudrais déceler les tares anciennes, pour une décupler l'efficacité d'aujourd'hui et de demain.

Je pense, avec le philosophe moderne, que la responsabilité est collective, et, qu'imputable à nos pères elle retombe sur nous qui y participons.

Car des Bureaux Arabes aux Affaires Algériennes servant désormais dans l'administration préfectorale, en passant par le corps des Administrateurs civils et coloniaux, celui des contrôleurs civils du Maroc et de Tunisie, des Services Spéciaux du Maroc, du Levant ou d'ailleurs, c'est la même administration qui semble avoir failli à sa mission.

Gardons-nous des fausses excuses où le Politicien, voire le Militaire, ou les Colons, voire les trusts, servent de faux fuyants ! Chacun sait que le politicien n'est qu'un figurant des sociétés saines, sans rôle réel ; que le militaire n'est que le serviteur de la société et son image. Mais nul n'ignore par contre que depuis Solon, seul le législateur administrateur est responsable de : « l'Harmonie dans la cité ». (D'ailleurs la politique n'est-­elle pas tout simplement l'art de maintenir cette harmonie ?)

En recherchant les Ouled Sidi Yahia ben Taleb, tribu entre tant d'autres de la société traditionnelle algérienne, j'ai découvert autre chose que ce que je cherchais. J'ai découvert en effet, que mon pays en avait fait un « prolétariat avili » ! Loin de regretter la tribu, ou de jeter la pierre à ceux qui ont contribué à sa destruction, je me réjouirais plutôt du fait, toutes choses égales par ailleurs. La chose était inéluctable, je l'ai découvert aussi. Mais ce qui me paraît injustifié, c'est cette destruction pour aboutir à ce néant : ce prolétariat ! Car alors mieux valait laisser l'individu dans une société traditionnelle voire arriérée, que de le pousser dans la lie de la société moderne.

Mais, direz-vous, puisque c'était inéluctable ? .. . Il fallait tout simplement construire, sur les bases jetées par le législateur de 1863. C'est un fait ... et c'est un fait aussi que nous avons trahi ce dernier. Eh bien tant mieux ne pensons plus au passé, avec ce prolétariat que nous avons créé, nous allons pouvoir donner la vraie mesure de notre administration, et faire enfin s'épanouir nos généreux concepts. Mais prenons garde de ne pas nous fourvoyer, une autre fois. Ne confondons plus, de grâce, l'Ordre et l'Harmonie, la puissance et l'autorité, la lettre et l'esprit !

En 1958, j'écris cela avec une foi, mêlée de craintes sinon de scepticisme, car depuis un an, je vous ai proposé :

1) le projet complet d'une opération de réforme agraire qui permettrait d'amorcer par l'établissement de la propriété privée, dans l'esprit même de 1863, l'élévation à un niveau décent du standard de vie ; sans lequel, comme l'écrivait un de vos prédécesseurs : «le progrès est un luxe hors de portée ! » ... Ce projet semble destiné à dormir à jamais dans quelque fond de dossier.

2) de façon complémentaire, j'ai étudié, j'ai préparé et je vous ai proposé l'établissement immédiat d'un organisme d'éducation de l'agriculteur/ éleveur. Un secteur d'amélioration rurale. Depuis un an tout est prêt, et rien n'a vu le jour !

3) Depuis un an j'attire votre attention sur le caractère impératif et nécessaire de la rénovation ou de la régénération du crédit agricole. Chacun sait de quoi et de qui il est question, et rien n'a été fait.

Un an ? c'est vite passé, et c'est bien peu, me direz-vous. 95 ans semblables à celui-ci ont été dépensés depuis le Senatus Consulte pour un résultat négatif et la non­exécution de la loi. Ne vous sentez-vous pas mauvaise conscience parfois ? et moi avec vous et les autres.
   
Pour pallier à ces carences, et dans l'esprit des principes historiquement et quotidiennement proclamés, j'ai tenté de fonder (je poursuis cette tentative) un organisme coopérateur au sein de cette population rurale prolétarienne. Mais que vaut la coopération des gens sans biens ni revenus ? Que vaudra cette action de franc tireur ? Je me pose souvent la question. Et pourtant, je vous le demande si nous ne donnons pas un contenu économique et social à cette « révolution » que nous faisons ici (c'est l'administration qui le dit) que vaudront les réformes politiques que nous appliquons ?

Alors vous comprenez, Monsieur le Sous-Préfet, que j'éprouve quelques craintes. Craintes fondées sur l'expérience passées, vous l'allez voir, et confirmée bien souvent hélas par celle du présent.

Ce document que je vous propose n'est pas une œuvre d'Etat major. Elle s'en différencie par tout, y compris la forme, mais surtout par son caractère subjectif. La froide objectivité désincarnée n'est possible qu'à l'arrière. Je ne la regrette pas, elle se confond  trop souvent de nos jours avec la neutralité, sentiment malsain s'il en est. Alors si mes sentiments vibrent trop souvent, vous saurez que la raison en est que plus que mon esprit, mon âme est engagée aux avant-postes.

Militaire j'ai eu ma part, sans doute, dans la perte de l'Indochine. Problème civil que nous avons voulu régler en dépit du bon sens.

Jeune « Robinson galonné » j'ai mesuré avec étonnement les carences de notre administration lors de la perte du Maroc.

J'espère tant, comme administrateur, sur le terrain, tenir ma place dans le rétablissement de l'Harmonie dans la province algérienne, c'est-à-dire en France.

Pour cela, avant toutes choses, il ne faut plus pécher contre l'esprit et contre nous-mêmes. Il faut que nos actes soient conformes à nos paroles.

D.B.
 
N.B. - A l'époque de cette lettre, l'auteur n'avait pas encore pris la mesure de la responsabilité « première » des politiques dans la stratégie générale ... qui conditionne toute action sur le terrain. Le Général de Gaulle sera le seul « politique » qui visitera les régions à travers monts et hautes plateaux pour s'informer sur l'Algérie réelle. « Robinson galonné » ? ... Formule du célèbre professeur BERQUE (-arabisant distingué-), pour se moquer des Officiers A.I. du Maroc !


ANNEXE 2 (février 2000)

« Le contexte politique en 1958 »

Chacun ne peut témoigner que pour lui-même sur ce qu'il a vu et compris dans l' espace où il agissait et à l' époque où il y était. Cet essai sur la population des communes d'El Meridj et d' Aïn Zerga, frontalières avec la Tunisie, est l'illustration de cette règle de conduite. On notera la date de son envoi au sous-préfet de l'arrondissement de Clairefontaine : le 8 avril 1958. C'est à dire un mois et cinq jours avant les émeutes populaires d'Alger, qui sont devenues historiques et qui ont eu les conséquences que l'on sait. On en connaît le déroulement marqué par le discours du 4 juin 1958 : Discours de référence ! Ce jour-là à Alger « La France a parlé », par la voix du Général de Gaulle : sur la question algérienne (posée le 5 juillet 1830).

Il convient par honnêteté historique et politique de relire ce discours. Pour ce faire, le mieux est de consulter le manuel d'histoire des terminales des lycées (page 305 - Edition Hachette éducation - Bulletin officiel de l'Education Nationale - B.O.E.N. n° 12 - 20 juin 1995) :

Citation : « Je vous ai compris. (-) Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c'est celle de la rénovation et de la fraternité (. . .). Eh bien de tout cela je prends acte au nom de la France et je déclare qu'à partir d'aujourd'hui, la France considère que dans toute l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants, il n'y a que des Français à part entière, des Français à part entière avec les mêmes droits et les mêmes devoirs ». (Noter la répétition). (. . .) Cela signifie qu'il faut donner les moyens de vivre à ceux qui ne les avaient pas. Cela veut dire qu'il faut reconnaître la dignité à ceux à qui on la contestait » Fin de citation.

A la S.A.S. d'El Meridj, mes collaborateurs et moi-même avons eu le sentiment que nous avions déjà entrepris ce programme de réformes. D'ailleurs la coopérative municipale d'El Meridj servit de modèle à Monsieur DELOUVRIER - délégué général du Gouvernement en Algérie - pour instituer dès 1959 les « S.C.A.P.C.O » (Sociétés Coopératives Algériennes du Plan de Constantine) au capital social de un franc symbolique ! (pour tenir compte de la pauvreté des populations colonisées).

Fin août 1959, le Général de Gaulle, Président de la République vint visiter l'ensemble réalisé à deux kilomètres de la frontière : village marché, cité administrative, poste de la garnison militaire. Il y déjeuna avec les officiers subalternes.


(texte non relu après saisie, 09.VIII.14)

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